Je ne peux nier être son amant

Je ne peux nier être son amant, c’est ce que devra écrire, un révolver sur la tempe, l’amant d’Yvonne lors d’une nuit tourmentée à Millau. Retour sur une affaire d’extorsion de fonds et de complicité.

Le café de l’avenue de Paris

Henri et Yvonne X., la vingtaine, gèrent le café situé dans l’avenue de Paris, à l’angle de la rue des bains, à Millau où ils reçoivent des habitués de la cité gantière mais aussi des gens de passage. Parmi eux, il y a Bernard Y., viticulteur de Montpellier, qui vient boire un petit café lors de ses déplacements.

Le patron n’est pas toujours là, car il a accepté d’être le représentant de la maison Singer. La patronne est donc parfois seule à gérer la maison… et les avances des clients.

Qui dit vrai ?

Yvonne sait que son mari est jaloux, et elle, elle est fidèle… Jusqu’à ce que ce Montpelliérain lui fasse des avances, elle ne semble pas avoir accepté quoi que ce soit, de qui que ce soit.

La première fois que Bernard est venu au café, il a cru qu’Yvonne était la domestique. La deuxième fois, il a compris que c’était la patronne et que son mari n’était pas souvent là, donc il a engagé la conversation.

Baratineur et charmeur cet homme de 46 ans ? Difficile à savoir.

Selon la déclaration du viticulteur, c’est elle qui a commencé à expliquer qu’elle avait été malade à cause des huitres mangées la veille, que son mari s’absentait souvent et qu’elle couchait seule. Elle n’a pas refusé la proposition de Bernard de venir lui tenir compagnie la nuit lorsqu’il serait de passage.

Selon la déclaration de la patronne, c’est lui qui a commencé à faire des propositions. Elle a d’ailleurs accepté de recevoir un cadeau de cet homme plus âgé : une robe en laine de cette couleur chocolat, alors à la mode, d’une valeur de 400 francs, sans accepter de coucher avec lui.

Elle dit de lui à ses voisines « Ce n’est pas pour sa beauté, ni pour son âge, mais j’ai affaire à une bonne poire ».  

Son objectif était donc d’en profiter pour se faire ensuite offrir des souliers vernis, des bas en soie, « ce qui fera 600 francs que je lui aurai fait casquer je le ferai balancer par mon mari, cela rapportera plus que de vendre des petits verres ».

Bernard lui, aurait bien offert la robe, prenant soin de faire semblant de s’être fait rembourser la facture par Yvonne, puis lui avait demandé de devenir son amant.

Une nuit ensemble

Yvonne promet à son amant de passer une nuit avec lui durant une prétendue absence de son mari. Un premier rendez-vous est fixé mais Bernard ne peut pas venir, il faut prévoir une autre date. Yvonne écrit poste restante

« venez mercredi soir, bons baisers, pas avant, pas après ».

En fait, dans les déclarations fait à la justice, on apprend qu’Yvonne avait tout raconté à son mari, que ce rendez-vous était un piège et que c’est même Henri qui aurait écrit lui-même le billet pour faire venir l’amant !

 

Bernard arrive le jour dit par le train de 17h, mais il doit attendre la fin de service à minuit pour rejoindre la jeune femme et aller ensemble à la chambre qu’il a retenu à l’hôtel Terminus.

A minuit, elle l’entraine dans la cuisine et là, surprise ! Surgissent de la porte donnant sur la cave, trois hommes (le mari et deux complices). Ils saisissent l’amant, et Henri plaque un revolver sur sa tempe en disant « Tenez le bien, je vais le tuer ». Sa femme l’implore de ne pas en arriver là, surtout que la faute n’a pas été commise …. Henri lui intime l’ordre d’aller dans sa chambre, ce qu’elle fait.

L’extorsion de fonds

Bernard aurait pu n’avoir que le contenu de son portefeuille vidé (moins 50 francs généreusement laissés pour qu’il puisse reprendre le train), mais l’histoire ne s’arrête pas là. Des feuilles de papier timbré, un encrier et un porte-plume se trouvent à proximité, c’est la bonne opportunité pour un peu d’écriture.

Pour éviter qu’on lui « brûle la cervelle », Bernard va écrire 6 billets de reconnaissance de dettes (un de 1000 francs, deux de 5000 francs et trois de 2000 francs) et une lettre d'aveu.

Celle-ci dit :

Millau, le ….

Je soussigné Bernard Y de Montpellier déclare être de passage à Millau le … et avoir été surpris le … à 1 heure du matin avec la femme de Monsieur X Henri limonadier à Millau dans une situation que je ne peut nier être son amant, en outre je reconnais librement être l’amant de Madame X depuis quelques jours.

Devant la légitime colère de Monsieur X, je reconnais mes torts et je m’engage à atténuer mon crime, à lui verser la somme de dix-sept mille francs 17 000 francs que je dois lui rembourser aux dates indiquer sur les bons fait librement par moi de ma propre main.

je donne le droit à Monsieur X dans le cas où je ne tiendrais pas mes engagements de me poursuivre devant les tribunaux, de faire lire ce papier à ma femme et à mon fils et de le faire voir à tous le monde ainsi qu’une lettre que Monsieur X a trouver que moi j’avais écris à sa femme. Dans le cas ou les miens ne s’aquiterais pas de leur devoir.

Je reconnais avoir écris libre de tous et de toute contrainte ce papier.

Fait à Millau le ..

Entre 0 heure et trois heures du matin

Un bon contrat ?

A deux heures du matin, Bernard est relâché dans les rues de Millau. Les deux complices sont payées chacun 20 francs. Ils étaient restés dans la cave de 20H à minuit, puis on juste aider à ce que Bernard ne se sauve pas. A deux heures du matin, Henri part probablement se coucher, gardant pour lui les 100 francs restants et surtout les 17 000 francs de dettes.

Une plainte

Bernard a-t-il expliqué à sa femme et à ses trois enfants la situation ? Toujours est-il qu’il a porté plainte contre Henri, lançant ainsi la machine judiciaire.

Une perquisition a eu lieu au café, permettant de retrouver le revolver browning chargé d’une balle dans le tiroir-caisse, les traites et l’argent cachés dans le matelas du lit.

Le couple de cafetier a été arrêté sur le champ, et comme Yvonne a donné le nom des complices, ceux-ci ont été appréhendés au restaurant Nivouliés, place de l’Hôtel de ville, où ils étaient pensionnaires.


Le verdict

La femme a finalement été placée en liberté provisoire. Elle a prétexté avoir été sous emprise hypnotique de son mari, c’est-à-dire qu’il l’aurait placée dans un sommeil avant l’arrivée de Bernard et lui aurait suggéré l’attitude à prendre, à son réveil, avec l’amant.

Cette déclaration lui vaudra un examen mental par le Dr Bompaire qui réfutera cette idée, tout en précisant que son mari pouvait avoir de l’ascendant sur elle, qui a un caractère d’une faiblesse maladive. Les voisines préciseront qu’Yvonne avait bien sa liberté morale et savait ce qu’elle faisait.

 

Le verdict est plutôt clément : Yvonne est acquittée, ainsi que les deux complices. Henri est condamné à deux ans de prison avec sursis. Quant à Bernard, il n’aura bien évidemment pas à payer les 17000 francs

© 2026 Généalanille - Article publié le 29 juin 2026 - Documents issus de la collection C. Cheuret sauf l'image générée par IA.

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